« Un jour, j’écrirai mon nom » : n’être rien ni personne…

Son nom, littéralement, n’est rien ni personne. Sans majuscule, ni incarnation. Ou plutôt, « il »» est chaque jour quelqu’un d’autre, dans un corps et avec un âge différent. Un monsieur tout le monde disposant pour seuls souvenirs des notes de son carnet. À travers cette adaptation d’une nouvelle de science-fiction de Greg Egan, Clément C. Fabre plonge dans les affres de la quête identitaire. Avec les vertiges du temps, de la mémoire et de l’altérité comme fils conducteurs dans ce vaste labyrinthe inconnu…

Couverture pour le recueil « Axiomatique » (éditions du Bélial, 2006), dans lequel fut publiée la nouvelle « Le Coffre-fort ».

Nul n’a jamais vu le visage de l’écrivain australien Greg Egan, né en 1961. Aucune photographie, aucune séance de dédicace. En 1990, l’auteur joue de ce mystère volontaire avec « Le Coffre-fort » : une longue nouvelle de science-fiction dans laquelle le protagoniste se réveille chaque jour dans le corps d’une personne différente; toujours un homme, né au milieu de l’année 1980 dans la même ville, mais sans aucun contrôle sur ces migrations nocturnes. Son seul repère et son unique bien ? Un casier, dans lequel il consigne jour après jour ses vies dispersées, tout en cultivant un rêve très simple : posséder un nom.

Ouverture sur l'inconnu (planches 1 et 2 - Dargaud, 2026).

La question est née avec l’humanité : qu’est-ce qui fait ou définit le « moi » ? Comment le temps en conserve-t-il la trace, entre mémoire et traces, actions et corporalité ? D’Homère à Sergio Leone (scénariste de « Mon nom est Personne » en 1973) ou Christopher Nolan (« Memento » en 2000), de Montaigne et Freud à l’anthropologue Marcel Mauss (qui décrit le passage millénaire du « moi » à la « personne » en 1938) en passant par Kafka (« La Métamorphose », 1915) et Richard Matheson (« Cycle de survie », 1955), la question du « moi », de son unité, de ses métamorphoses et de ses illusions est l’un des plus grands thèmes transversaux des arts, de la philosophie et de la psychanalyse. La bande dessinée s’est depuis longtemps emparée de ce sujet, interrogeant dans ses images l’amnésie totale (la saga « XIII » de William Vance et Jean Van Hamme), la perte d’identité (« Ces jours qui disparaissent » de Timothé Le Boucher ; « Le Cas David Zimmerman » de Lucas Harari, transposé actuellement au cinéma par son frère Arthur avec « L’Inconnue ») ou encore l’effacement des souvenirs (« Rides » de Paco Roca ; « Là où tu vas » d’Étienne Davodeau).

Au cœur du temps (planches 4 et 5 - Dargaud, 2026).

Avec « Un jour, j’écrirai mon nom », Clément C. Fabre (« Explicite : carnet de tournage » en 2015, sur scénario d’Olivier Milhaud ; auteur complet de « Carole, ce que nous laissons derrière nous » en 2023  et de « Les Sœurs même pas peur » en 2024-2025 ; voir également la chronique de Didier Quella-Guyot concernant « Révolutionnaires » en 2018) rejoint la nouvelle évoquée, tout en gardant une certaine liberté d’adaptation. Ainsi de ce gros plan de couverture, où ne figure qu’un visage masculin anonyme, sans véritables traits distinctifs, chevelure mise à part. S’engouffrant, scénaristiquement et graphiquement, plus loin encore dans les vertiges mémoriels que le texte original, le bédéaste décuple le champ des possibilités. Comme l’explique en préface le réalisateur et producteur Nicolas Martin (« La Méthode scientifique » sur France Culture), Fabre « démultiplie les retours en arrière, les enfances, les vies d’emprunt, jusqu’à incarner ce qui n’était qu’une hypothèse ». Jouant des couleurs (à chaque période sa palette), du quadrillage des cases (comme prison temporelle) tout autant que de la perte de repères du personnage principal, le récit avance à pas feutrés dans l’inconnu du quotidien ; là où la stabilité attendue (une maison, une famille, un métier, des passions, des objets) vole en éclats à chaque pas.

Indices et pistes... (planches 9 et 10 - Dargaud, 2026).

Chaque jour, depuis l’enfance donc, le voici obligé de tout recommencer, dans une nouvelle peau et une autre vie, devant discrètement décrypter les indices alentours (une carte professionnelle, le prénom d’un proche, une adresse où se rendre, etc.) : une nécessité pour comprendre qui l’on est aujourd’hui, alors qu’hier et demain n’existent pas… mais que l’on peut croiser par hasard d’anciennes personnalités incarnées ! Autant dire qu’humour et gravité, interrogations philosophiques ou matérielles, quête de sens et lassitude envahissent tour à tour l’âme et les atmosphères traversées par le personnage principal, être perpétuellement anonyme et paradoxalement polyonyme. Loin du trouble dissociatif de l’identité, le personnage est parfaitement conscient de la vacuité de cette pluri-existence cacophonique et sans aucun sens. Là où il n’y a pas de souvenirs, rien n’a plus vraiment d’importance. Sauf le fait de conserver la volonté de se souvenir ; dès lors, dans un style semi-réaliste et des tons bleu-vert renvoyant au passé, le personnage établit des parallèles, songe à ses bonnes ou mauvaises expériences, confronté à un monde qu’il ignore.

La temporalité, réduite à une unique journée, permet aux lecteurs d’avoir un cadre suffisant pour appréhender les débordements cycliques du récit… et s’orienter vers la science. Recueil de données, méthodologie et rigueur des observations finissent en effet par transformer le curieux destin du personnage. N’en disons pas plus, mais rappelons simplement la célèbre formule de Descartes (1637) : « Je pense, donc je suis. »

Philippe TOMBLAINE

« Un jour, j’écrirai mon nom » par Clément C. Fabre, d’après Greg Egan

Éditions Dargaud (20,50 €) — EAN : 9782205213423

Parution 25 septembre 2026

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