Né en 1956, Suehiro Maruo ne pouvait pas encore être un adolescent engagé dans les années 1960. Pourtant, quand on lit « UNderGround » (avec cette graphie propre à la contre-culture alternative japonaise), on pourrait considérer ce manga comme une autobiographie. Il n’en est rien : c’est une allégorie de l’époque, un à travers ce mouvement artistique que la jeunesse s’est rapidement approprié pour son côté subversif et dérangeant, à l’image de l’œuvre de Maruo qui n’hésite pas à bousculer les conventions visuelles.
Lire la suite...Le mouvement artistique « UNderGround » japonais vu par Suehiro Maruo…
Né en 1956, Suehiro Maruo ne pouvait pas encore être un adolescent engagé dans les années 1960. Pourtant, quand on lit « UNderGround » (avec cette graphie propre à la contre-culture alternative japonaise), on pourrait considérer ce manga comme une autobiographie. Il n’en est rien : c’est une allégorie de l’époque, un à travers ce mouvement artistique que la jeunesse s’est rapidement approprié pour son côté subversif et dérangeant, à l’image de l’œuvre de Maruo qui n’hésite pas à bousculer les conventions visuelles.
Tout comme le cinéma avec « Contes cruels de la jeunesse » — un film réalisé en 1960 par Nagisa Oshima —, « UNderGround » de Suehiro Maruo dresse un portrait de la jeunesse des années 1960 de manière brute et sans artifice. Pourtant tout est faux : si l’action se situe bien dans la seconde moitié du XXe siècle, ce manga a été écrit et dessiné 60 ans plus tard, en 2023. Le héros, Migeru, est un jeune artiste de 19 ans ressemblant à un garçon d’une douzaine d’années ; de son côté l’héroïne, Sachiko, est une très jolie jeune fille qui malheureusement souffre d’un strabisme extrêmement bien rendu par l’auteur. Lorsque ses parents sont décédés, le premier est allé vivre dans la famille de la seconde. Ensemble, ils ont déménagé de leur campagne pour la grande ville afin de briller dans les arts : Migeru rêve d’être mangaka et ne réussit pas à être publié, Sachiko pratique le théâtre, mais n’arrive pas à mémoriser son texte.
Ce couple jeune et atypique navigue donc dans le Tokyo des années 1960 où se développent les mouvements artistiques UNderGround : les jeunes s’imaginent devenir de grands acteurs, des illustrateurs de génie ou des révolutionnaires incompris. Au milieu de ce récit, on croise pêle-mêle de grandes figures de l’art japonais de l’époque comme Sanpei Shirato (l’un des auteurs du magazine Garo), Osamu Tezuka (considéré comme le dieu du manga), Foujita (le peintre franco-japonais) et bien d’autres figures incontournables de la musique auxquelles les jeunes veulent s’identifier.
Maître de l’ero-guro, Suehiro Maruo ne livre pas ici un opus extrêmement dérangeant, comme il a pu le faire avec d’autres œuvres surréalistes. Le récit est bien terre à terre, par rapport à ses autres créations, même s’il s’autorise toujours de petites divagations grotesques dans le sordide et la luxure. Le trait, lui, est toujours extrêmement bien maîtrisé et froid. Les cases parfaitement propres font immédiatement ressortir le côté dérangeant de certaines scènes un peu trop réalistes. Le strabisme de Sachiko constitue l’exemple parfait de cet aspect malaisant. Maruo utilise les codes de l’ero-guro pour révéler les tensions psychologiques et sociales, ancrant son récit dans une réalité sordide et toutefois profondément humaine.
Dans ce recueil en six actes, Maruo dépeint une jeunesse qui se cherche et il n’hésite pas à étriller les anciennes stars du manga, puisqu’il est lui-même au sommet de son art et surtout reconnu dans le monde comme l’un des grands maîtres de l’ero-guro. Il dépeint bien le désordre qui régnait à cette période au Japon et se moque de l’art engagé et de ses messages de contre-culture. En caricaturant les monstres du folklore japonais ou les artistes immédiatement reconnaissables, il ancre sa fiction dans une réalité tangible et une mémoire collective déformée par le temps.
Ce recueil est un superbe ouvrage édité dans un format A5, avec une couverture cartonnée comme la plupart des bandes dessinées franco-belges : on voit que les éditions Casterman ont mis tout leur savoir-faire dans cette réalisation de prestige. La traduction est de Miyako Slocomb, une figure proche de ce que l’on pourrait appeler l’ero-guro français, puisque fille de Romain Slocombe : romancier, photographe et cinéaste spécialiste du bondage et du Japon.
Suehiro Maruo est un auteur à part dans le paysage de ce manga commercial qui envahit les étagères des librairies. Libre de raconter sa vision du monde, il ne se gêne pas et ce retour à une époque où il n’avait même pas encore dix ans lui permet de dépeindre un monde rude, où survivre était encore un combat quotidien. Une lecture qui rappellera peut-être des souvenirs diffus à certains ou qui fera découvrir un monde bien différent de ce qu’il est aujourd’hui aux plus jeunes. Un monde presque surréaliste dépeint avec une rigueur et un trait bien trop réaliste.
Gwenaël JACQUET
« UNderGround » par Suehiro Maruo
Éditions Casterman (22 €) — EAN : 9783203291003
Parution 9 septembre 2026












