Cette belle adaptation du livre de Bruno de Stabenrath sur sa jeunesse avec Xavier Dupont de Ligonnès (paru chez Gallimard en 2020) — que proposent Erik Arnoux au scénario et Francesco Trifogli aux dessins — ne cherche, en aucun cas, à résoudre l’enquête policière autour de l’une des affaires criminelles les plus sidérantes de notre époque. En effet, cet album raconte surtout une histoire humaine : celle d’une amitié trahie, car confrontée à l’incompréhensible. En 240 planches fort bien maîtrisées, autant graphiquement que narrativement, les auteurs réussissent à nous émouvoir et à nous captiver, en accentuant en images ce témoignage intime du parcours d’un homme qui veut absolument découvrir pourquoi son ami serait devenu un monstre…
Lire la suite...« Blake et Mortimer HS : Affaires classées » : l’affaire des affaires…
Le 26 septembre 1946, Blake et Mortimer effectuaient leurs saisissants débuts dans les pages du journal Tintin. 80 ans après, les héros créés par E.P. Jacobs nous fascinent toujours autant… Le regretté éditeur Yves Schlirf avait initié, pour cet anniversaire, un recueil d’histoires inédites : dix « Affaires classées » sont ainsi à découvrir dans cet album collectif de 88 pages, lequel s’intéresse à des personnages croisés par Blake et Mortimer, lors de leurs différentes aventures. De quoi compléter les creux d’une série aux nombreux mystères et à la chronologie déjà fort dense…

Dans le programme anniversaire des 80 ans, la réédition des « 3 Formules du Professeur Satô » en version du journal Tintin (Dargaud, 2026).
Rachetées par le groupe Média-Participations en 1992, les éditions Blake et Mortimer (créées en 1982) se lançaient en 1996 dans la publication d’albums inédits. Outre les douze titres canoniques initiaux réalisés par Jacobs et Bob de Moor, dix-neuf autres albums furent ainsi publiés, jusqu’en novembre 2025 (voir « La Menace atlante »). Trois autres aventures sont d’ores et déjà programmées pour les trois années à venir, sous des titres provisoires : « Retour à Lhassa » (par Antoine Aubin, Jean-Luc Fromental et José-Louis Bocquet), « L’Héritier de l’île de Man » (par Yves Sente et Teun Berserik) et « Le Fantôme de Rowan House » (par Yves Sente et Peter Van Dongen).
Au-delà des longs délais de réalisation liés à chaque nouvelle histoire, différents décès ont endeuillés depuis deux décennies la gestation de ces titres : les disparitions de René Sterne (2006), puis d’André Juillard (2024) ont ainsi poussé Yves Schlirf (lui-même disparu le 12 septembre dernier) a trouver d’autres talentueux dessinateurs, tout en modifiant la composition des équipes chargées de réaliser un album. Pour fêter dignement les 80 ans de Blake et Mortimer, en plus des rééditions des aventures du duo en version journal Tintin, il fallait innover : quoi de mieux pour ce faire qu’un album rassemblant dix histoires (de six planches chacune) et autant de duos (ou trios) d’auteurs. Le tout sous une intrigante couverture, dessinée par Antoine Aubin.
Yves Sente, qui participe à ce collectif avec « Le Reflet bleu » – récit dessiné par Peter Van Dongen -, dans lequel il détaille la rencontre entre Mortimer et Ahmed Rassim Bey (le conservateur des antiquités égyptiennes) explique : « Par définition, plus on ajoute des histoires, plus on ajoute d’interstices. Mais comme nous sommes parvenus à plus de 30 titres parus, fatalement, les espaces libres dans l’œuvre de Jacobs se réduisent avec le temps. Il faut aussi se rendre compte qu’une histoire de Blake et Mortimer, qu’elle ait été inventée par Jacobs ou par un repreneur, se déroule sur trois ou quatre jours, une semaine grand maximum. Et même si l’on peut lire, dans un ou l’autre de ces albums, un « deux mois plus tard », il peut se passer beaucoup de choses dans ce laps de temps… Des choses que l’on ignore ! Donc je ne pense pas qu’il y ait de problème. »
En se glissant dans ces interstices, les auteurs sollicités se sont fait plaisir, notamment en s’attachant aux silhouettes féminines, trop rares chez Jacobs, censure ou autocensure obligent : dans « Un destin inattendu », Guénaël Grabowski et Jérôme Félix évoquent ainsi la première rencontre entre le capitaine Francis Blake et sa (prétendue) cousine Virginia Campbell (relire « L’Affaire Francis Blake », 1996). José Luis Munuera et Étienne Schréder lancent pour leur part le duo héroïque sur les traces de… leur logeuse avec « Mrs. Benson a disparu », tandis que Marc Jailloux et Yves Sente retrouvent la jeune scientifique de « La Machination Voronov » (2000), Natasia Wardynska, dans « L’Espionne du quai de Grenelle ». De façon un peu plus attendue et entre autres exemples, Olivier Schwartz, José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental se penchent sur le cas de Glenn Kendall (l’inspecteur en chef de Scotland Yard lors de l’affaire de la « Marque jaune » en 1956) dans « Les Diamants de Brighton » ; Nicolas Barral raconte dans « Opération Estoril » la première rencontre entre Blake et le major Benson ; Hervé Tanquerelle, José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental nous précisent les détails de la première rencontre entre le professeur Mortimer et le professeur Akira Satō dans « Samouraï One ». Le dessinateur Christian Cailleaux (« Septimus », 2020) est lui aussi associé à José-Louis Bocquet et Jean-Luc Fromental avec « Dans la tête des dieux », où le rédacteur en chef du Daily Mail, Leslie Macomber, fait appel à Blake et Mortimer. Dans « L’Ombre de Victor », Romain Renard associe le commissaire Pradier (apparu pour la première fois dans « S.O.S. Météores » en 1959) et Mortimer dans une enquête inédite. Enfin, dans « L’Homme sans visage », Simon van Liemt et Philippe Pelaez font ressurgir l’inquiétant professeur Miloch Georgevitch à Londres, alors qu’il ambitionne de s’emparer de la centrale électrique de Deptford.
Quel bilan dresser de ce premier volume collectif ? Forcément inégal en qualité, selon que l’on soit séduit ou non par les différents styles et scénarios déployés. Forcément passionnant aussi, dans la mesure où ces affaires déclassifiées, certes plus ou moins anecdotiques, permettent de creuser la personnalité et la psychologie de personnages. Des protagonistes dits secondaires, mais qui font cependant – autant que Blake et Mortimer eux-mêmes – tout le sel du grand univers jacobsien. Aventure, polar, fantastique et science-fiction ne sont naturellement pas oubliés… ainsi qu’un certain Olrik ! Dans ce très probable banc d’essai (qui invite à relire toute la série…) se trouvent sans nul doute un ou plusieurs nouveaux auteurs potentiels des prochaines « Aventures de Blake et Mortimer », a minima dans de futurs albums collectifs. Vivement les 90 et 100 ans ! Wait and see…

Couverture pour l'intégrale des 12 tomes de Jacobs (édition anniversaire des 80 ans ; Dargaud, 2026).
Philippe TOMBLAINE
« Blake et Mortimer HS : Affaires classées » collectif
Éditions Blake et Mortimer (20 €) — EAN : 9782870973400
Parution 30 octobre 2026
























