« Lisa : du modèle à l’icône, une histoire de la Joconde… » : une célèbre inconnue, d’un monde à l’autre…

Que d’aventures liées à « La Joconde » ! Aussi mystérieux que populaire, le chef-d’œuvre absolu de Léonard de Vinci méritait bien que l’on revienne en détails sur son histoire. Sans oublier le voyage américain de 1962 ou le vol de 1911, Éric Liberge (interviewé en fin d’article) et Fabrice Douard remontent ainsi aux origines de ce portrait, devenu le tableau le plus célèbre au monde : Lisa Del Giocondo, discret modèle féminin, permettant au génie italien d’exprimer toute la puissance de son art… Iconique !

« La Joconde »... et sa jumelle : une copie, exécutée à la même époque que l'original dans l'atelier du maître, redécouverte au musée du Prado en 2012.

Rencontre au Louvre (p. 6 ; Futuropolis, 2026).

Le monde des musées et l’univers du 9e art semblaient faits pour se rencontrer. Il en est ainsi de la collection inaugurée en 2005 avec « Période glaciaire » de Nicolas de Crécy, coéditée par Futuropolis et le musée du Louvre, laquelle a permis d’établir une passerelle entre ces deux mondes relativement prisonniers de leurs images réciproques. Cofondateur de cette collection, Fabrice Douard a donné carte blanche à de grands noms, en leur permettant de proposer des relectures poétiques, historiques, fantastiques ou ironiques de l’ancien palais des rois. Citons, pour mémoire : « Le Ciel au-dessus du Louvre » (Jean-Claude Carrière et Bernard Yslaire, 2009), « Les Fantômes du Louvre » (Enki Bilal, 2012), « Le Chien qui louche » (Étienne Davodeau, 2013), « Les Gardiens du Louvre » (Jirô Taniguchi, 2020), « Les Amants de Shamhat : la véritable histoire de Gilgamesh » (Charles Berberian, 2021) ou le récent T1 de « L’Exode du Louvre » par Gradimir Smudja (2026). En 2008, Éric Liberge effectuait lui-même une plongée métaphysique en solo dans les secrets de la création avec « Aux heures impaires ». Un album où un jeune veilleur de nuit, doté d’une sensibilité sourde, découvre que les œuvres du musée s’animent et communiquent une fois les portes fermées… Chez Futuropolis, Liberge a également dessiné en 2025 « Salvator Mundi : la folle histoire du tableau le plus cher du monde » (scénario par Antoine Vitkine et Sébastien Borgeaud).

L'icone... (p. 10 ; Futuropolis, 2026).

Une toile franco-américaine (p. 15 ; Futuropolis, 2026).

L’illustre cas de Léonard de Vinci (1452-1519) ayant déjà été abordé en 2019 dans la collection, avec « Léonard 2 Vinci » de Stéphane Levallois, il restait encore à aborder l’emblématique « Joconde ». Peint épisodiquement entre 1503 et 1517, le portrait de la Florentine Lisa Gherardini, épouse du marchand d’étoffes Francesco del Giocondo, étonne très souvent par ses dimensions modestes. Rappelons que cette peinture à l’huile sur panneau de bois de peuplier ne mesure en effet que 79×53 cm ; loin des grands volumes souvent associés à d’autres prestigieuses créations de la Renaissance, dont « La Cène » (1495-1498 ; 4,60×8,80 m) ou « L’École d’Athènes » (Raphaël, 1508-1512 ; 4,40×7,70 m). Acquise par François 1er en 1518, « La Joconde » connait un extraordinaire destin, beaucoup ayant très vite distingué le caractère exceptionnel de cette création.

Une merveilleuse rencontre (Futuropolis, 2026).

Parfaitement documentés, les auteurs détaillent en 96 pages les mystères inhérents aux pérégrinations de l’œuvre, à travers quatre étapes cruciales : à commencer par 1962, date à laquelle le ministre André Malraux utilise « La Joconde » comme outil de Soft Power à la française en l’envoyant aux USA (son retour s’effectuera… via l’URSS). Un épisode riche en rebondissements savoureux, par ailleurs narré par Frank Bougeron, Hervé Bourhis et Hervé Tanquerelle dans « Le Ministre et la Joconde (Casterman, 2022), titre en cours d’adaptation au cinéma (« Avis de tempête » par Ludovic Bernard et avec Christian Clavier ; décembre 2026). Suivent les années 1911 (le vol du tableau par le vitrier italien Vincenzo Peruggia, qui conserva la toile pendant deux ans…) et 1870, époque troublée par la chute du Second Empire et l’évacuation précautionneuse des plus grands chefs-d’œuvre du Louvre vers Brest. 1501, enfin, pour un retour aux origines et la belle rencontre artistique entre la rencontre entre Léonard et Lisa, jeune femme éprise de voyages, mais contrainte par les mœurs patriarcales de son époque.

Sensible et détaillé, le graphisme d’Éric Liberge traduit habilement les différentes époques traversées, cases et scénario ne cessant d’interroger le lecteur : comment, ce tableau, peint par Léonard de Vinci il y a plus de cinq siècles, est-il devenu une icône de l’art mondial, quotidiennement photographié par 20 000 visiteurs ? Probablement parce que son léger sourire (le premier réussi de l’Histoire de l’Art) et les mystères liés aux arrière-plans (nulle présence humaine, ni village, château ou édifice religieux, comme il était d’usage d’en peindre au XVIe siècle) révélaient à vrai dire l’immense monde intérieur de Monna Lisa (nom orthographié Mona en anglais), sujet particulièrement cher à Léonard de Vinci. Une icône de la pop culture devenue éternelle et qui n’a pas fini de nous fasciner, comme le prouve cet album aussi poétique qu’instructif.

Nous remercions vivement Éric Liberge d’avoir répondu à nos questions concernant la réalisation de cet album.

Comment es-tu arrivé dans cette aventure graphique, outre le fait de rejoindre la série d’albums initiée par Futuropolis et mettant en scène les collections du Louvre ?

Éric Liberge : « Futuropolis m’a proposé le projet de « Lisa » en 2024, à Angoulême. Ils m’ont averti que le scénariste serait Fabrice Douar, gestionnaire de la collection Louvre/Futuropolis, qui contient aujourd’hui une vingtaine d’albums. Et Fabrice étant un spécialiste de la peinture italienne, ayant travaillé lui-même 30 ans au Louvre, j’ai été tout à fait enthousiaste à l’idée de travailler avec lui sur un tel sujet. De plus, pour moi, cet album représentait également le pendant symétrique d’un album précédent : « Salvator Mundi », réalisé chez Futuropolis l’année précédente. L’histoire du « Salvator Mundi », le Christ sauveur du monde et qu’on appelait la Joconde au masculin. Et maintenant « Lisa », qui parlerait de qui était la « Joconde », ainsi que du tableau, de toutes ses péripéties traversées au cours de ses 500 ans d’existence, dès lors que Vinci l’a peint. Un sujet passionnant, que je ne pouvais pas refuser. »

Recherches pour la couverture.

Qu’as-du découvert sur « La Joconde » ? Sur Mona (ou Monna) Lisa ?

Éric Liberge : « Sur le tableau en lui-même, il y a énormément de choses à dire, mais dans le cadre de cette bande dessinée, nous n’avons abordé que les tribulations du tableau à travers l’Histoire et ses déplacements au gré des événements (guerres, etc…). Parce que l’épine dorsale du récit de Fabrice était que Lisa Gerardini, donc son modèle, n’a jamais pu voyager pendant sa vie, empêchée par son mari, Del Giocondo, alors que c’était un de ses désirs les plus grands. Or, ironie de l’Histoire, son portrait l’a fait pour elle, en devenant aussi célèbre. Donc le récit raconte, à travers toutes ces péripéties, comment la « Joconde » est devenue cette icône universelle à partir de ce qu’elle était : c’est-à-dire un simple portrait. Notamment depuis son vol en 1911, période au cours de laquelle la jocondemania mondiale a débuté. On ne parle pas forcément du tableau en lui-même, c’est-à-dire de sa réalisation. On sait que Vinci ne l’a pas fini. Vinci le considérait de toute façon comme inachevé. On parle principalement de comment ce simple tableau est devenu ce que l’on connaît aujourd’hui, c’est-à-dire l’image certainement la plus partagée sur les réseaux et la plus connue au monde. »

Le portrait d'une femme à travers les époques (Futuropolis, 2026).

De Malraux aux voyages du tableau, c’est une mise en perspective de la transmission et des valeurs artistiques qui nous sont racontées, à travers le temps : un scénario réfléchi ainsi dès l’origine ? :

Éric Liberge : « Cet axe était effectivement réfléchi dès l’origine du projet. Ça raconte aussi l’histoire d’une femme, dans le dernier quart de l’album. Et c’est, pour ma part, la partie de l’album que j’ai trouvée la plus intéressante à réaliser, celle qui parle de la période Renaissance et de qui était Lisa. J’ai presque le regret que cette partie n’ait pas été plus longue : représenter Lisa dans son milieu, c’est-à-dire l’épouse d’un riche marchand, menant une vie vraiment privilégiée. L’imaginer en train de rencontrer Léonard, qui a une sorte de coup de foudre esthétique pour elle et qui a l’inspiration d’un portrait représentant la vie à l’état pur, dans un tableau d’exception. Enfin, tout ce, comment dire, tout cet enchaînement d’idées, de faits qui ont conduit à la réalisation du tableau que l’on connaît. Voilà, tout ça, ça a été très intéressant à mettre en image et même à imaginer. »

Les liens entre le marchand Del Giocondo, De Vinci et Vespucci sont-ils authentiques ou plus romanesques ?

Éric Liberge : « On peut penser que les liens entre Del Giocondo, Vespucci et Vinci tels que je les mets en scène dans l’album sont peut-être romancés. Là, pour le coup, je ne suis pas spécialiste moi-même de l’histoire de Lisa. C’est le fait de Fabrice qui a rédigé le scénario et qui a mis en scène cet épisode de sa vie. Je me suis contenté de mettre en scène ce qu’il a décrit dans son scénario. Un travail de metteur en scène uniquement. »

Quels choix, enfin, pour le dessin de couverture ?

Éric Liberge : « Pour le dessin de couverture, nos choix se sont portés sur ce moment très particulier où Vinci exécute les premiers croquis de Lisa alors qu’elle pose devant lui. Et lui, de manière très succincte, fait un croquis à la sanguine. Et ce dessin d’ailleurs, il lui donne quelques années plus tard, en souvenir de cette première entrevue. J’ai donc souhaité porter cette image en couverture. Et la couverture en elle-même a eu deux versions : une première avec Léonard droitier… parce que Fabrice avait tout simplement oublié de me spécifier que Léonard était gaucher ! Et moi-même, je ne le savais pas : lacune de ma part. Ce qui nous a amené à réaliser une deuxième version de la couverture, plus élaborée, avec un Léonard cette fois-ci gaucher qui exécute sa sanguine alors que Lisa pose devant lui. Elle a été composée selon la charte Futuropolis : c’est-à-dire deux tiers, un tiers. Dans les deux tiers supérieurs, on a un portrait de Lisa que j’ai moi-même réalisé à partir du tableau, c’est-à-dire le visage de la Joconde, mais tel que moi je l’interprète. Et, dans un fondu enchaîné, on aperçoit dans le tiers inférieur la scène du croquis, en couleurs évidemment. »

Recherches pour la couverture.

Philippe TOMBLAINE

« Lisa : du modèle à l’icône, une histoire de la Joconde… » par Éric Liberge et Fabrice Douar

Éditions Futuropolis (22 €) — EAN : 978-2754847841

Galerie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>